Le conseil est devenu presque automatique dans les ateliers d’écriture et les analyses de manuscrits : “Show, don’t tell.”
Montre. Ne raconte pas.
Ce principe est fondamental. Il améliore l’immersion, renforce l’émotion et dynamise la narration. Mais comme tout bon conseil d’écriture, appliqué sans nuance, il peut devenir excessif.
Aujourd’hui, beaucoup de manuscrits souffrent d’un phénomène inverse : une volonté de tout montrer… au point d’alourdir le texte.
Alors où se situe le juste équilibre ?
Comprendre la différence entre montrer et raconter
Avant d’analyser les erreurs, clarifions les bases.
Raconter (telling)
C’est expliquer directement une information au lecteur.
Exemple :
Elle était triste.
C’est clair. Simple. Direct.
Mais c’est une information dite — pas vécue.
Montrer (showing)
C’est faire ressentir l’émotion à travers des actions, des détails, des comportements.
Exemple :
Elle fixait le sol. Ses doigts tremblaient autour du tissu de sa robe.
Ici, le lecteur déduit la tristesse à travers les signes visibles.
La différence ne réside pas dans la qualité de la phrase, mais dans la méthode de transmission de l’émotion.
L’erreur fréquente : vouloir tout montrer
Depuis quelques années, le “show, don’t tell” est devenu un mantra répété partout.
Résultat ?
Certains auteurs remplacent chaque adjectif par une description excessive, chaque émotion par une scène détaillée, chaque pensée par une démonstration comportementale forcée.
Et cela peut produire l’effet inverse :
- Texte surchargé
- Rythme ralenti
- Perte de naturel
- Impression de surjeu
Montrer ne signifie pas transformer chaque information en mini-scène cinématographique.
Quand raconter est plus efficace que montrer
Il existe des situations où le “telling” est non seulement acceptable, mais stratégique.
- Les informations secondaires
Tout ne mérite pas d’être dramatisé.
Exemple inutilement montré :
Il se leva. Il enfila son manteau. Il ouvrit la porte. Il sortit dans le couloir.
Parfois, un simple :
Il sortit.
suffit.
La narration ne doit pas s’attarder sur chaque geste trivial.
- Les transitions temporelles
Si chaque changement de temps ou de lieu doit être montré en détail, le texte perd en fluidité.
Exemple :
Trois mois plus tard, la situation avait changé.
C’est du raconter. Et c’est parfois nécessaire.
- Les émotions évidentes
Si le contexte rend l’émotion compréhensible, la sur-explication devient redondante.
Exemple :
Son père venait de mourir. Elle était dévastée.
Le lecteur le comprend déjà.
Inutile d’en faire une démonstration supplémentaire si cela n’apporte rien de nouveau.
L’erreur opposée : raconter des émotions fortes sans incarnation
Certains manuscrits tombent dans le piège inverse.
Tout est expliqué.
Tout est analysé.
Tout est résumé.
Mais rien n’est ressenti.
Exemple :
Il était en colère. Il avait peur. Il doutait.
Ces phrases affirment. Elles ne font pas vivre la scène.
Dans un roman, l’émotion gagne en puissance lorsqu’elle est incarnée dans :
- Les gestes
- Les silences
- Les réactions
- Les dialogues
Le lecteur doit participer à la construction du sens.
Le dialogue : un terrain où montrer et raconter s’équilibrent
Les dialogues sont un excellent outil de “showing”.
Exemple faible :
— Je suis en colère contre toi.
Exemple plus vivant :
— Tu crois vraiment que je ne vois pas ce que tu fais ?
La colère n’est pas annoncée — elle se manifeste.
Mais attention…
Un dialogue ne doit pas devenir un discours explicatif déguisé en scène.
Certains auteurs utilisent les personnages pour raconter ce que le narrateur ne veut pas dire directement.
Cela crée une artificialité.
Le problème du “show don’t tell” appliqué mécaniquement
Beaucoup de manuscrits corrigés aujourd’hui montrent un phénomène intéressant :
L’auteur a appris la règle.
Il l’applique.
Mais il l’applique partout.
Résultat :
- Des scènes inutiles juste pour “montrer”
- Des descriptions longues pour éviter d’écrire une phrase simple
- Une accumulation de détails qui ralentissent le récit
Le danger ? Perdre la spontanéité du texte.
Un roman n’est pas un exercice scolaire où chaque émotion doit être démontrée.
Comment savoir quand montrer ou raconter ?
Voici une méthode simple utilisée en correction professionnelle.
Pose-toi ces questions :
- L’information est-elle essentielle à la compréhension ?
Si oui → Elle mérite peut-être d’être montrée.
Si non → Peut-être qu’un simple récit suffit.
- Est-ce que montrer apporte une valeur émotionnelle supplémentaire ?
Si la scène gagne en intensité, alors le détail est pertinent.
Sinon, la phrase directe peut être plus efficace.
- Le rythme de la scène nécessite-t-il un ralentissement ?
Dans un moment fort, montrer permet d’installer la tension.
Dans une transition, raconter peut accélérer le mouvement.
Exemple comparatif : même idée, approche différente
Version racontée :
Il avait peur de perdre sa famille.
Version montrée :
Ses mains se refermèrent autour du cadre photo. Son regard resta fixé sur les visages souriants, comme s’il cherchait à les retenir.
Les deux transmettent la même information.
Mais le second passage plonge le lecteur dans la scène.
Attention aux scènes d’action
Dans les romans de genre (thriller, dark romance, fantasy, etc.), la tentation est forte de vouloir tout montrer pendant les moments intenses.
Mais paradoxalement…
Une scène d’action trop détaillée peut perdre en impact.
Parfois, un rythme rapide avec des phrases courtes et une narration plus directe renforce la tension.
Tout montrer au ralenti peut casser l’énergie.
L’erreur fréquente que je rencontre en correction
Beaucoup d’auteurs pensent que montrer signifie écrire plus.
Or, souvent, montrer signifie écrire mieux — pas plus.
Le travail du correcteur consiste parfois à :
- Supprimer les répétitions explicatives
- Transformer des phrases déclaratives en scènes incarnées
- Simplifier certains passages trop démonstratifs
Mais aussi à identifier les passages où le texte s’alourdit inutilement par excès de description.
Le juste équilibre
Un bon roman alterne naturellement entre :
- Moments montrés (émotion, tension, conflit, révélation)
- Moments racontés (résumé, transition, information secondaire)
La fluidité naît de cette alternance maîtrisée.
Le danger n’est ni dans le “tell” ni dans le “show”.
Le danger est dans l’excès.
En somme…
“Show, don’t tell” n’est pas une loi absolue.
C’est un outil.
Un outil puissant — mais qui doit être utilisé avec discernement.
Montrer permet de créer de l’immersion.
Raconter permet d’assurer la structure et le rythme.
Un manuscrit professionnel ne choisit pas l’un contre l’autre.
Il sait quand montrer.
Et quand raconter.
Et c’est cette maîtrise qui transforme un texte brut en roman abouti.







