« Écris comme tu parles. » Voilà un conseil que l’on entend souvent lorsqu’on commence à écrire. Il paraît simple, presque évident. Après tout, une écriture naturelle est généralement plus agréable à lire qu’un texte trop lourd ou trop sophistiqué. Mais faut-il réellement écrire exactement comme on parle ? Pas tout à fait.
Écrire comme on parle peut rendre un texte vivant, spontané et accessible. Mais une conversation et un texte écrit ne répondent pas aux mêmes règles. À l’oral, nous pouvons nous reprendre, faire des phrases incomplètes, utiliser des répétitions, des gestes, des intonations ou des silences. À l’écrit, le lecteur n’a rien de tout cela. Il ne nous entend pas, ne voit pas notre visage et ne peut pas toujours deviner ce que nous voulions dire. Alors, faut-il écrire comme on parle ? La vraie question serait peut-être plutôt : comment donner à son écriture la spontanéité de la parole sans reproduire tous ses défauts ?
Écrire naturellement ne signifie pas tout retranscrire
Lorsque l’on conseille à un auteur d’écrire « comme il parle », on cherche généralement à lui dire de ne pas rendre son texte artificiel. Il ne s’agit pas d’utiliser des mots compliqués simplement parce qu’ils donnent l’impression d’une écriture plus littéraire. Il ne s’agit pas non plus de construire chaque phrase de manière tellement sophistiquée que le lecteur finit par oublier ce que le personnage voulait dire.
Une écriture naturelle donne l’impression que les mots viennent facilement. Elle peut être simple, directe, précise. Elle peut utiliser des expressions courantes, des phrases courtes, des ruptures de rythme. Elle peut laisser apparaître la personnalité de celui qui écrit.
Mais naturel ne veut pas dire brut.
Lorsque nous parlons, nous faisons constamment des choses que nous ne reproduirions pas nécessairement dans un texte. Nous hésitons, nous nous reprenons, nous commençons une phrase avant de changer d’idée, nous répétons certains mots et nous utilisons des expressions qui n’apportent parfois aucune information. Dans une conversation, tout cela paraît normal. À l’écrit, ces mêmes éléments peuvent rapidement alourdir le texte.
Le travail de l’auteur consiste donc à retrouver l’effet de naturel, et non à reproduire mécaniquement la parole.
L’oral et l’écrit ne fonctionnent pas de la même façon
C’est une distinction essentielle. À l’oral, nous pouvons nous appuyer sur tout ce qui accompagne les mots : le ton de la voix, les pauses, les regards, les gestes, les expressions du visage. À l’écrit, les mots doivent porter une grande partie du sens.
Lorsque nous parlons, nous pouvons également nous permettre beaucoup de répétitions. Nous cherchons parfois nos mots, commençons une phrase et la terminons autrement, revenons en arrière ou ajoutons une précision après coup. C’est parfaitement normal.
Imaginez quelqu’un raconter une anecdote à un ami : « Hier, j’ai croisé Marie… enfin, pas vraiment croisé, je l’ai vue au café, tu sais, celui près de la gare… Bref, elle m’a raconté qu’elle allait déménager. » C’est une parole crédible. Mais si l’on retranscrit exactement cette conversation dans un texte narratif, elle risque de sembler maladroite.
La différence vient notamment du fait que l’oral est éphémère. Nous entendons une phrase, puis une autre. Nous ne pouvons pas revenir dessus aussi facilement. L’écrit, lui, reste sous les yeux du lecteur. Une répétition peut donc devenir beaucoup plus visible. Une phrase trop longue peut être relue. Une incohérence peut sauter aux yeux.
Écrire demande donc une forme de construction que parler ne demande pas.
Pourtant, certains textes gagnent énormément à retrouver le rythme de la parole
Cela ne signifie pas qu’il faille écrire de manière scolaire. Bien au contraire. Un texte trop éloigné de la langue vivante peut donner une impression de froideur. C’est particulièrement vrai pour les dialogues.
Imaginez deux personnages qui discutent dans une cuisine. Si chacun s’exprime avec des phrases parfaitement construites, un vocabulaire soutenu et une ponctuation impeccable, le lecteur risque rapidement de sentir qu’il ne lit pas une conversation, mais une conversation écrite.
Et cette différence se ressent.
Dans la vie, nous ne parlons pas tous de la même façon. Nous avons nos expressions favorites, nos mots récurrents, nos tics de langage, notre manière de commencer une phrase ou de l’interrompre. Un personnage qui dit constamment « effectivement » ne parlera probablement pas comme un autre qui commence toutes ses phrases par « franchement ».
La façon de parler peut donc devenir un formidable outil pour caractériser un personnage. Elle permet de lui donner une personnalité, une histoire, un milieu social, un âge ou simplement une manière particulière de voir le monde.
Les dialogues doivent-ils reproduire la vraie vie ?
Là encore, non. C’est même l’un des pièges les plus fréquents.
Un auteur peut vouloir rendre ses dialogues tellement réalistes qu’il retranscrit toutes les hésitations, toutes les répétitions et toutes les banalités. Or, dans la vie, nous disons énormément de choses qui n’ont aucun intérêt narratif.
Deux personnes peuvent parfaitement passer plusieurs minutes à parler de la météo, de ce qu’elles vont manger ou de l’endroit où elles ont garé leur voiture. Dans un roman, ces échanges n’ont d’intérêt que s’ils servent quelque chose.
Un dialogue littéraire doit donc souvent être plus efficace qu’une conversation réelle. Il doit donner l’impression d’être naturel tout en étant construit pour le récit. Il peut transmettre une information, révéler une tension, montrer une relation, créer de l’humour, faire avancer l’intrigue ou laisser entendre quelque chose que les personnages ne disent pas directement.
Le meilleur dialogue n’est pas nécessairement celui qui ressemble exactement à une conversation entendue dans la rue. C’est celui qui donne l’illusion d’une vraie conversation tout en étant construit pour l’histoire.
Attention aux expressions trop familières
Écrire comme on parle peut également pousser certains auteurs à utiliser énormément d’expressions familières. « C’est dingue », « j’en ai marre », « il m’a saoulé », « je ne sais pas, moi », « enfin bref »… Ces expressions ne sont évidemment pas mauvaises en elles-mêmes. Elles peuvent même être parfaitement adaptées à un personnage ou à un texte.
Le problème apparaît lorsqu’elles deviennent systématiques. Un texte peut alors rapidement donner l’impression d’être écrit comme un message envoyé à un ami.
Il faut donc se demander : qui parle ? À qui ? Dans quel contexte ?
Un adolescent ne s’exprime pas nécessairement comme une femme de soixante ans. Un avocat ne parlera pas forcément comme un enfant. Un personnage très réservé n’aura pas le même langage qu’une personne extrêmement expansive. La langue participe à la construction du personnage et doit donc être cohérente avec lui.
Il faut également penser au contexte narratif. Un personnage peut parfaitement utiliser un langage familier avec son meilleur ami et adopter une manière de parler beaucoup plus soutenue lorsqu’il se retrouve face à son supérieur hiérarchique. Ces variations rendent d’ailleurs les dialogues beaucoup plus crédibles.
Et si mon écriture est trop soutenue ?
Certains auteurs rencontrent le problème inverse. Ils ont peur d’écrire trop simplement. Ils cherchent donc des synonymes plus sophistiqués, remplacent les mots courants par des termes plus rares et construisent des phrases complexes.
Le résultat peut être élégant. Mais il peut aussi sembler artificiel.
Prenons une phrase simple : « Elle regarda par la fenêtre et vit qu’il pleuvait. » On pourrait chercher à la rendre plus « littéraire » : « Elle porta son regard au-delà de la vitre et constata que les cieux déversaient sur la ville une pluie incessante. »
La deuxième phrase n’est pas nécessairement meilleure. Elle est simplement différente.
Si le personnage, la scène et la voix du roman appellent une écriture sobre, la première formulation sera peut-être beaucoup plus efficace.
La simplicité n’est pas un manque de style.
Un auteur n’a pas besoin de compliquer son vocabulaire pour démontrer qu’il sait écrire. Une écriture précise et simple peut être beaucoup plus forte qu’une prose qui cherche constamment à impressionner.
Parfois, la phrase la plus simple est celle qui touche le plus juste.
Écrire comme on parle peut aider à trouver sa voix
Il y a malgré tout une excellente raison d’expérimenter l’écriture proche de l’oral : elle peut permettre à l’auteur de trouver sa voix.
Lorsque l’on commence à écrire, on peut avoir tendance à imiter les écrivains que l’on admire. On veut écrire « comme un vrai auteur ». On cherche alors une certaine élégance, un certain rythme, une certaine manière de construire les phrases. Mais à force de vouloir bien écrire, on peut finir par perdre sa propre personnalité.
Écrire comme on parle peut être un excellent exercice pour se libérer de cette pression. On pose les mots comme ils viennent. On raconte la scène comme si l’on expliquait ce qui s’est passé à quelqu’un. On ne cherche pas immédiatement la phrase parfaite.
Puis vient le deuxième temps : la réécriture.
Et c’est là que le véritable travail commence. On conserve ce qui sonne juste. On supprime les répétitions inutiles. On retravaille les phrases trop longues. On précise certaines formulations. On ajuste le vocabulaire. On vérifie la cohérence et le rythme.
On ne cherche plus à écrire comme on parle. On cherche à faire en sorte que l’écriture semble naturelle.
Cette distinction est particulièrement importante. La première version d’un texte peut être spontanée, imparfaite, parfois même maladroite. Elle n’a pas besoin d’être parfaite. L’auteur pourra ensuite travailler la matière brute pour en faire un texte construit.
Le test de la lecture à voix haute
Pour savoir si une phrase sonne naturellement, il existe un outil très simple : la lire à voix haute.
C’est particulièrement efficace pour les dialogues. Lorsque l’on lit silencieusement, certaines maladresses passent facilement inaperçues. À voix haute, elles deviennent immédiatement perceptibles.
Une phrase est-elle trop longue ? Est-ce qu’on manque de souffle ? Un mot revient-il plusieurs fois ? Un dialogue semble-t-il trop formel ? Une phrase paraît-elle impossible à prononcer naturellement ?
La lecture à voix haute permet également de vérifier le rythme. Un texte n’est pas seulement une succession de mots. Il possède une musique. Les phrases courtes peuvent créer de la tension. Les phrases longues peuvent ralentir la lecture ou accompagner une réflexion. Une répétition peut créer un effet. Une rupture peut surprendre.
Le rythme de la parole peut donc être une véritable source d’inspiration pour l’écriture.
Mais écrire n’est pas parler
C’est probablement la conclusion la plus importante.
Lorsque l’on écrit, on ne dispose pas des mêmes outils que lorsque l’on parle. On ne peut pas compter sur l’intonation pour transmettre l’ironie. On ne peut pas faire un geste pour montrer que l’on plaisante. On ne peut pas s’arrêter au milieu d’une phrase pour laisser un silence parler à notre place.
Il faut donc apprendre à utiliser les outils propres à l’écrit : la ponctuation, le rythme, la construction des phrases, les descriptions, les pensées, les gestes des personnages, les silences et les mots choisis.
C’est cette combinaison qui permet de créer une écriture vivante.
L’objectif n’est pas de reproduire exactement la façon dont nous parlons dans la vie quotidienne. Il est de retrouver dans l’écrit ce qui rend la parole intéressante : sa spontanéité, son rythme, sa personnalité, ses nuances et parfois même ses silences.
Alors, faut-il écrire comme on parle ?
Oui… mais pas littéralement.
Écrire comme on parle peut être un excellent point de départ. Cela permet de retrouver de la spontanéité, de simplifier son écriture et de faire émerger une voix personnelle. Mais un texte littéraire n’est pas une conversation retranscrite. Il est construit, travaillé, réécrit et pensé pour produire un effet précis sur le lecteur.
La bonne question n’est donc peut-être pas : « Est-ce que j’écris comme je parle ? » Mais plutôt : « Est-ce que mon écriture semble naturelle, vivante et fidèle à la voix que je veux donner à mon texte ? »
C’est une nuance importante.
Une belle écriture n’est pas forcément une écriture compliquée. Elle n’est pas non plus nécessairement une écriture qui reproduit la conversation quotidienne. Elle est avant tout une écriture juste : juste pour le personnage, juste pour l’histoire, juste pour la situation et surtout, juste pour le lecteur.
En tant que lectrice et correctrice, c’est précisément ce que je cherche lorsque je découvre un manuscrit : non pas une écriture parfaite ou artificiellement travaillée, mais une écriture qui possède une voix, un rythme et une personnalité.
Parce qu’au fond, écrire comme on parle ne signifie pas écrire avec tous les défauts de la parole.
Cela signifie peut-être simplement écrire avec suffisamment de naturel pour que le lecteur ait l’impression que quelqu’un lui raconte véritablement une histoire.
Et c’est souvent là que la magie opère.







