L’évolution des mœurs face à l’euthanasie dans la littérature : un voyage à travers le temps

par | Déc 9, 2024 | Tous, Voyages littéraires

L’euthanasie, ou l’aide médicalement assistée à la fin de vie, a
longtemps été une question éthiquement chargée, et la littérature a
souvent été le lieu où ces dilemmes moraux sont explorés, reflétant
les évolutions des mœurs et des mentalités au fil du temps. Classons quelques œuvres littéraires clés par ordre chronologique, afin de montrer comment les perceptions autour de l’euthanasie ont évolué à travers les siècles.

 

1886 – « La Mort d’Ivan Ilitch » de Léon Tolstoï

À la fin du XIXe siècle, la question de l’euthanasie n’était pas débattue dans les termes que nous connaissons aujourd’hui. Cependant, dans « La Mort d’Ivan Ilitch », Tolstoï pose les bases des réflexions modernes sur la souffrance en fin de vie. Ce roman raconte l’agonie d’un magistrat, Ivan Ilitch, frappé par une maladie incurable.

La question n’est pas directement posée, mais à travers la description implacable de la douleur physique et psychologique de son personnage, Tolstoï met en lumière l’impuissance des médecins et de la société face à la souffrance. L’œuvre interroge la notion de dignité humaine et, indirectement, pousse à réfléchir sur l’éthique de la prolongation artificielle de la vie.

 

1939 – « Des Souris et des Hommes » de John Steinbeck

Le classique de John Steinbeck « Des Souris et des Hommes » propose une approche plus explicite de l’idée d’une mort assistée, bien que l’euthanasie ne soit pas abordée dans un contexte médical. L’histoire tourne autour de deux amis, George et Lennie, travailleurs migrants pendant la Grande Dépression. Lennie, qui souffre d’un retard mental, est accidentellement impliqué dans la mort d’une femme. Sachant que Lennie sera traqué et tué brutalement par les autres hommes, George prend la décision d’abréger la vie de son ami de manière plus douce et humaine. Ce geste, bien qu’empreint d’amour et de pitié, soulève des questions sur la justification morale de prendre la vie d’un autre, même pour le protéger d’une souffrance plus grande.

Steinbeck ne propose pas une solution claire, mais montre les dilemmes auxquels les individus peuvent être confrontés dans des situations extrêmes.

 

1970 – « Johnny Got His Gun » de Dalton Trumbo


Avec « Johnny Got His Gun », publié en 1939 mais acclamé dans les
années 1970, Dalton Trumbo introduit une critique plus radicale sur la souffrance prolongée et la volonté de mourir. Joe, le protagoniste, est un soldat grièvement blessé pendant la Première Guerre mondiale : il a perdu ses bras, ses jambes, son visage, mais reste conscient. Incapable de communiquer, il est prisonnier de son propre corps. Le récit de Joe, qui souhaite la mort pour échapper à cette existence infernale, pose directement la question de l’euthanasie : dans quelles conditions l’existence devient-elle si insupportable que la mort apparaît comme un acte de miséricorde ?

Trumbo met en lumière l’inhumanité d’un système médical qui, pour préserver la vie, nie parfois la dignité et les désirs de ceux qu’il est censé protéger.

1980 – « La Vie devant soi » de Romain Gary

Dans « La Vie devant soi », Romain Gary, sous le pseudonyme d’Emile Ajar, aborde de manière plus subtile la question de la mort assistée, bien que le terme « euthanasie » ne soit jamais utilisé. Madame Rosa, une ancienne prostituée juive qui survit aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale, vit ses dernières années en déclin, en souffrant, et souhaite mourir dignement. Le jeune Momo, qu’elle a élevé, la voit dépérir et décide de respecter sa volonté en ne la soumettant pas aux autorités médicales pour prolonger sa vie.

L’œuvre met en lumière la dignité du choix individuel face à la souffrance, tout en explorant la dimension affective de ces décisions. Gary ne condamne pas les institutions médicales, mais interroge la place de l’amour et de l’empathie dans ces moments critiques.

1999 – « Les Cendres d’Angela » de Frank McCourt

Dans « Les Cendres d’Angela », bien que la question de l’euthanasie soit abordée indirectement, elle s’inscrit dans une vision plus moderne de la souffrance en fin de vie. L’autobiographie de Frank McCourt retrace son enfance dans une famille pauvre de Limerick, en Irlande, marquée par la mort et la maladie. La mère de McCourt, Angela, souffre d’une dépression et de maladies chroniques dans ses dernières années. Bien que la question de l’euthanasie ne soit pas le sujet principal, les descriptions poignantes de la maladie et de la perte, notamment celle d’un des frères de McCourt, ouvrent la voie à des réflexions sur la mort et la dignité.

L’œuvre illustre comment les mœurs sociales et religieuses strictes de l’époque freinaient toute forme d’intervention dans la mort naturelle, mais la compassion et le désir d’abréger la souffrance transparaissent.

 

2012 – « Me Before You » de Jojo Moyes

Dans « Me Before You » de Jojo Moyes, publié en 2012, la question de l’euthanasie est abordée de manière explicite et moderne. L’histoire raconte la relation entre Louisa Clark, une jeune femme ordinaire, et Will Traynor, un homme riche et aventurier devenu tétraplégique à la suite d’un accident. Alors que Louisa est engagée pour s’occuper de Will, elle découvre que celui-ci a pris la décision de recourir à l’euthanasie assistée en Suisse. Le roman met en lumière les dilemmes éthiques et émotionnels qui entourent cette décision, tant pour Will, qui ne supporte plus sa condition, que pour Louisa, qui tente de le convaincre que la vie vaut encore la peine d’être vécue.

L’argument central de l’œuvre est la question de la dignité humaine et du choix individuel. Moyes ne cherche pas à imposer une réponse définitive, mais elle explore en profondeur les deux positions : celle de ceux qui considèrent l’euthanasie comme un acte de miséricorde et de respect du libre arbitre, et celle de ceux qui croient qu’on peut trouver du sens et de la joie dans la vie, même avec de lourdes limitations. Ce roman reflète le débat moderne sur le droit de mourir avec dignité, tout en montrant les complexités émotionnelles et éthiques qui accompagnent une telle décision.

2015 – « Je vous écris dans le noir » de Jean-Luc Seigle

 Dans « Je vous écris dans le noir », Jean-Luc Seigle raconte l’histoire de Pauline Dubuisson, inspirée d’un fait divers des années 1950. Bien que l’euthanasie ne soit pas au cœur du récit, la question du droit de mourir est indirectement soulevée à travers le destin tragique de Pauline. Victime d’un procès médiatique et d’une société impitoyable, elle se voit condamnée à vivre une vie où la souffrance morale et sociale semble insurmontable. La question du suicide devient alors un acte de rébellion face à une existence dégradante.

L’œuvre met en avant une société où la question de la dignité de la personne et son droit à choisir sa propre mort sont étouffés par des jugements moraux. Seigle propose une réflexion sur la violence des normes sociales et la manière dont elles peuvent pousser un individu à considérer la mort comme une issue acceptable. Ce roman, bien qu’il ne traite pas directement de l’euthanasie médicale, interroge la légitimité du choix de mourir face à des souffrances jugées inacceptables.

 

2018 – « Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa

Publié en 2018, « Tout le bleu du ciel » de Mélissa Da Costa aborde l’euthanasie dans un contexte profondément humain et intime. L’histoire suit Émile, un jeune homme de 26 ans atteint d’une forme incurable d’Alzheimer précoce. Plutôt que de se résigner à une mort lente et dégradante, Émile décide de fuir les traitements médicaux et de partir pour un dernier voyage dans les montagnes avec une compagne rencontrée via une petite annonce. Loin des médecins, il souhaite vivre ses derniers jours selon ses propres termes, avec la possibilité de choisir le moment où il mettra fin à sa vie.

Ce roman souligne la question centrale du libre arbitre et du droit à choisir sa fin de vie, mais aussi celle de la beauté de l’existence, même dans ses derniers instants. Da Costa aborde la question de l’euthanasie avec une grande délicatesse, en montrant que la mort n’est pas nécessairement une fin tragique, mais peut aussi être un acte d’amour envers soi-même et ceux que l’on laisse derrière. Le récit de Da Costa reflète une évolution moderne des mœurs, où la liberté individuelle et la quête d’une mort digne sont des enjeux majeurs.


En somme, un cheminement vers une acceptation progressive

L’évolution des mœurs à travers la littérature reflète les transformations des sociétés face à l’euthanasie et à l’aide médicalement assistée. De Tolstoï à Moyes, en passant par Gary et Da Costa, la perception de la mort assistée est passée d’un tabou implicite à une question éthique débattue ouvertement. Ce parcours montre que, bien que la question de l’euthanasie soit toujours entourée de dilemmes moraux complexes, la littérature a progressivement aidé à ouvrir le débat, tout en nous invitant à
examiner nos propres conceptions de la dignité, de la souffrance et de la liberté individuelle.

À travers ces œuvres, la littérature nous permet de mieux comprendre les enjeux émotionnels et humains autour de l’euthanasie, en humanisant un sujet souvent trop technique ou controversé. Elle révèle les luttes internes des individus confrontés à des souffrances extrêmes, tout en offrant une réflexion sur le droit fondamental de vivre – ou de mourir – dans la dignité.

 

 

 

 

 

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